
« Toutes ces voix sont enfouies dans le grand silence de la fosse où je règne.
« Pourquoi, pour qui veux-tu continuer d’écrire ?
« Tu veux – je t’ai entendu le confier à Vico Montanari avant qu’il ne quitte ta demeure pour regagner Venise – raconter comment, après les massacres, un édit, celui de Nantes, a rétabli la paix entre huguenots et papistes, et tu veux que les hommes se souviennent, en te lisant, de ce moment d’espérance (car c’est ainsi que tu le nommes !).
« Es-tu assez naïf, alors que tu es dans ta soixante et douzième année, pour croire que les hommes en ont fini avec la haine, avec le désir de tuer ?
« Souviens-toi des propos de Montanari : “Le Bien et le Mal sont comme des enfants monstres liés l’un à l’autre et que rien ne peut séparer.”
« Je te le dis en confidence, Bernard de Thorenc, les hommes s’entr’égorgent comme s’ils étaient des pourceaux depuis qu’ils sont hommes. Et moi, je les moissonne.
« Alors, arrête-toi, repose ta plume. Quitte cette pièce sombre. Adosse-toi au mur ensoleillé de ta demeure. Regarde les forêts qui entourent le Castellaras de la Tour. Vois l’horizon se teinter de rouge. C’est la couleur du sang.
« Il imprègne déjà tout ce que tu as écrit. Tu as suivi sa trace rouge d’Alger à Malte, de Grenade à Lépante. À quoi bon poursuivre ? Te faut-il encore dire que le sang a coulé non plus dans le combat contre les infidèles, mais dans la guerre entre chrétiens ? Et s’il te semblait aussi rouge, c’est qu’il était celui d’enfants et de femmes étripés comme l’avaient été – comme le sont encore – les chrétiens tombés aux mains des musulmans.
« Mais peut-être, en parcourant à nouveau ce chemin, veux-tu montrer qu’il conduit à la paix ?
