
Alors Maigret renversa la tête de l’homme et serra davantagesa pipe entre ses dents.
S’il n’avait pas vu sortir le voyageur en manteau vert, s’ilne l’avait vu se diriger vers une voiture en compagnie d’un interprète duMajestic, il eût pu douter.
Même signalement. Même petite moustache blonde, coupée enbrosse à dents, sous un nez à arête vive. Mêmes sourcils clairs et rares. Mêmesprunelles d’un gris verdâtre.
Autrement dit, Pietr-le-Letton !
Maigret ne pouvait remuer dans ce lavabo exigu, où le robinetqu’on avait oublié de fermer continuait à couler et où un jet de vapeurs’échappait d’un joint non étanche.
Il avait ses jambes contre le cadavre. Il redressa le torsede celui-ci, vit, à la poitrine, sur la chemise et le veston, des traces debrûlures provoquées par un coup de feu tiré à bout portant.
Cela faisait une grande tache noirâtre, où du sang mêlait sapourpre violacée.
Un détail frappa le commissaire. Par hasard, il aperçut undes pieds. Il était posé de travers, tordu comme tout ce corps qu’on avait dûtasser pour refermer la porte.
Or la chaussure était une chaussure noire très vulgaire, bonmarché. Elle portait la trace d’un ressemelage. Le talon était usé d’un côtéet, au milieu de la semelle, on voyait un trou rond, lentement creusé parl’usure.
Le commissaire spécial de la gare arrivait, galonné, sûr delui, questionnait du quai :
— Qu’est-ce que c’est encore ?… Un crime ?…Un suicide ?… Touchez à rien en attendant le Parquet, hein !… Attention !…Je suis responsable, moi !…
Maigret eut toutes les peines du monde à sortir de ce lavabooù il était empêtré dans les jambes du mort. D’un geste rapide, professionnel,il tâta les poches, s’assura qu’elles étaient vides, absolument vides.
Il descendit de wagon, la pipe éteinte, le chapeau de travers,une tache de sang sur la manchette.
