— À quoi ? demanda Lisa.

— À n’importe quoi, sauf à ça.

— Vous pensez à autre chose, vous ? insista la jeune femme sincèrement intéressée.

Par instants, Paulo avait des mimiques inattendues qui lui déformaient entièrement le visage, faussaient le volume de sa tête et brouillaient ses traits. On eût dit que sa figure était en caoutchouc malléable et qu’il pouvait lui faire prendre les formes les plus incroyables.

— J’ai une recette pour quand ça ne va pas, affirma-t-il. Je me mets à penser au mont Blanc. Au mont Blanc sous la lune.

Il se tut pour la regarder, constata qu’elle était intéressée et reprit :

— Le mont Blanc sous la lune, vous avez déjà vu ça, Lisa ?

— Non, dit Lisa.

— Moi non plus, ajouta Paulo. J’ai déjà vu le mont Blanc, j’ai souvent vu la lune, mais jamais les deux ensemble. On rate un tas de choses…

Elle le considéra avec un certain mépris. Il venait de la décevoir. Elle espérait quelque chose de lui, quelque chose d’apaisant qu’il ne lui avait pas apporté et qu’il lui avait promis inconsidérément. Paulo eut honte de sa déception. Il avait vécu beaucoup d’instants critiques au cours de son existence tumultueuse ; chaque fois il avait surmonté le coup grâce à son sang-froid. Lorsque les choses tournaient mal, il devenait extraordinairement lucide et indifférent ; mais ce jour-là, à cause de cette fille, il n’arrivait pas à se contrôler pleinement.

— Qu’est-ce que c’est que ce chantier, là-bas, avec l’énorme pont-roulant ? demanda-t-il pour dire quelque chose.

— Un chantier ! riposta hargneusement Lisa.

Machinalement elle regarda dans la même direction que lui. Dans la grisaille, des lampes à arc crépitaient. Leurs flammes bleutées semblaient s’enfoncer dans d’énormes plaques d’acier et le métal rougeoyait comme des chairs meurtries.

Des silhouettes en combinaisons jaunes s’agitaient sur un rythme que l’éloigneraient faisait paraître désordonné.



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