
Ce soir-là, justement il s’adonnait à son péché mignon. D’ailleurs, il n’était pas pressé. Le blanchisseur chinois chez qui il allait chercher son costume ne fermait jamais avant neuf heures. Même si la boutique était close, il connaissait la taverne cantonaise où le rondouillard Chong allait laper son chop-suey.
Ce voyage bihebdomadaire à Chinatown était la plus grande joie de Jack Links. Pendant un quart d’heure, il pouvait se croire encore à Tchoung-king ou à Hong-Kong. Sur dix kilomètres carrés, Chinatown ondule entre Russian Hill, Telegraph Hill et Nob Hill, trois des collines de San Francisco. Tout y est chinois : les journaux, les enseignes, les cinémas, les banques et la population. Même les cabines téléphoniques ont la forme de pagode.
Mentalement, Jack Links s’entraînait, avant d’entrer dans la boutique, aux inflexions un peu traînantes de l’accent cantonais. Chong, le teinturier, le saluait toujours dans sa langue natale. Les deux hommes échangeaient quelques phrases polies sous les yeux étonnés des clients chinois : peu d’Américains à San Francisco étaient capables de s’exprimer dans la langue du Kwang-tung.
Ensuite, Jack passait dans l’arrière-boutique où on lui tendait son costume fraîchement nettoyé et où il abandonnait celui qu’il avait en arrivant. C’était une vieille manie : il avait horreur de porter des paquets. Ainsi, il entrait avec un costume sale et ressortait vêtu de propre.
La méditation paisible de Jack Links fut troublée soudain par l’irruption dans le parking d’une famille d’Orégonais qui sortit d’un break antédiluvien avec des ululements d’admiration. Dégoûté, il tourna sa clef de contact et se mit en marche vers le pont. C’était encore une de ses folies d’habiter en dehors de la ville.
Mais Sausalito en valait la peine.
