
L’agglomération se trouve sur une petite route qui descend à gauche de la route 101. Il n’y a guère que des maisons en bois, des hangars à bateaux et à hydravions et quelques restaurants envahis le dimanche par les citadins de l’autre côté du pont. Jack habitait l’une des maisons de bois dans Main Street, tout un premier étage. Le soir, il pouvait voir de sa fenêtre la longue ligne lumineuse de Bay-bridge, le pont qui relie San Francisco à Oakland, la ville jumelle, et les gratte-ciel illuminés.
A soixante-cinq ans, Jack Links n’attendait plus grand-chose de la vie, sinon un peu de farniente. Pendant trente-huit ans, il avait couru les pires dangers, dans différents postes des Services de Renseignements de l’U.S. Army. Il avait été l’un des premiers à appuyer le général Chenault avec son corps franc d’aviateurs se battant en Chine contre les Japonais.
Plus tard, Jack avait été fait prisonnier par les communistes chinois. Un de ses vieux amis – un Chinois lui aussi à qui il avait rendu le distingué service d’envoyer son fils étudier en Amérique – l’avait tiré d’affaire, au moment où on se préparait à le décapiter au sabre.
Jack sourit en tendant ses 25 cents au péage du pont. C’était du passé, tout ça. Maintenant il meublait sa retraite en aidant encore un peu la C.I.A. On lui envoyait régulièrement des journaux chinois à traduire. Récemment, il avait reçu la visite d’un homme du service « Action » qui ne demandait rien de moins que d’être parachuté en Chine pour rejoindre de problématiques guérilleros. Jack lui avait expliqué qu’il avait à peu près une chance sur un million de survivre. L’autre était parti quand même. On ne l’avait jamais revu. Les Américains sous-estimaient les Chinois. Lui, Jack, les connaissait bien. Et il les craignait.
Un de ses meilleurs amis était le major Fu-Chaw qui habitait Los Angeles, à 470 milles au sud. Peu de gens savaient que Fu-Chaw était le patron pour la côte ouest des Services de Renseignements de la Chine nationaliste. Officiellement, il s’occupait d’une petite fabrique d’objets d’ameublement en perles de bois, de plastique ou d’ivoire. Ce qui lui permettait d’avoir de nombreux contacts avec Hong-Kong. Toute sa famille avait été assassinée par les communistes à Canton. Aussi passait-il pour un antirouge convaincu.
