
Son cri est étouffé par une main qui lui semble étrangère. Car elle tremble. Il se tait un instant. Dans l'obscurité, on entend, en contrebas de leur cache, les pas sur les galets de la berge, des voix, un bref grincement métallique. L'enfant se débat, il va se libérer de cette main qui comprime ses sanglots, il va appeler sa mère, il a reconnu la voix de son père, là-bas. Il ne veut plus de ce monde où tout est miné par les mots. Il ne veut pas comprendre.
C'est à travers l'essoufflement de sa lutte qu'il entend soudain une mélodie. Une musique à peine audible. Un petit chant presque silencieux que la femme murmure à son oreille. Il essaie d'en saisir les mots. Mais les paroles ont une étrange beauté libre de sens. Une langue qu'il n'a jamais entendue. Tout autre que celle de ses parents. Une langue qui n'exige pas la compréhension, juste la plongée dans son rythme ondoyant, dans la souplesse veloutée de ses sons.
Grisé par cette langue inconnue, l'enfant s'endort et il n'entend ni les coups de feu lointains multipliés par les échos, ni ce long cri qui parvient jusqu'à eux avec tout son désespoir d'amour.

Sans toi j'aurais définitivement abandonné cet enfant endormi au milieu de la forêt caucasienne, comme souvent nous abandonnons à l'oubli des parcelles irrécupérables de nous-mêmes, jugées trop lointaines, ou trop pénibles, ou bien trop difficiles à avouer. Un soir, tu parlas de la vérité de nos vies. Je dus mal te comprendre. Je me trompai certainement sur le sens de tes paroles. Et pourtant c'est cette erreur qui fit renaître en moi l'enfant oublié.
