
Les gens venaient prendre dans le chapeau de Léon un tuyau de papier, le déroulaient. Les uns jetaient le bout de papier par terre, après l’avoir froissé, les autres le tournaient et retournaient, d’autres encore fourraient le papier dans la poche et souriaient comme s’ils ne s’attendaient qu’à cela.
Quand vint le tour de Topesh, il devint blanc comme de la craie et, glissant la main dans le chapeau tenu par Léon, ferma un instant les yeux.
Topesh déroula lentement le tuyau… et n’y vit rien ! Il déchira soigneusement le papier et le lança en l’air.
— Il est perdu, ton argent, fiancé ! cria un gamin nu-pieds, mais Topesh ne le gratifia même pas d’une taloche.
Cependant, il y avait toujours moins de papiers dans le chapeau du vieux Léon, tout comme de personnes qui n’avaient pas encore joué leur chance.
Vint le tour d’Orth. Le jeune homme tendit la main et tira avec indifférence le tuyau qui se trouvait sur le haut.
Lucinda lui jeta un regard rapide.
Orth déroula le papier.
— J’ai gagné ! dit-il bien haut.
Sur le visage de Topesh, la confusion fut remplacée par un sourire triomphant. Il n’était pas difficile d’en saisir le sens. Donc, le sort était tombé sur Orth. L’argent de Topesh était perdu, mais en revanche le Labyrinthe engloutirait son rival. Peut-être, Lucinda serait-elle désormais plus bienveillante à son égard ? N’était-ce pas à Lucinda qu’allaient — hélas, sans retour — toutes les pensées de Topesh ?
Quant à Orth… On n’avait pas à s’inquiéter : le destin de cet enfant chéri de la fortune, ce beau causeur, ce bibliophile, était assuré. Le Labyrinthe lui définirait sa place dans la vie. Celle pour laquelle il avait été créé, où il pourrait s’assumer pleinement. Quelle serait cette place ? Cela ne préoccupait nullement Topesh. Pourvu que le Labyrinthe mène Orth le plus loin possible.
