
Tout à coup, sans bouger lemoins du monde, cette jeune fille ouvrit les yeux.
Hervé Joncour ne s’arrêta pas deparler mais baissa instinctivement les yeux vers elle, et ce qu’il vit, sanss’arrêter de parler, c’était que ces yeux-là n’avaient pas une formeorientale, et qu’ils étaient, avec une intensité déconcertante, pointés surlui : comme s’ils n’avaient rien fait d’autre depuis le début, sous lespaupières. Hervé Joncour tourna le regard ailleurs, avec tout le naturel dontil fut capable, essayant de continuer son récit sans que rien, dans sa voix, neparaisse différent. Il ne s’interrompit que lorsque ses yeux tombèrent sur latasse de thé, posée sur le sol, en face de lui. Il la prit, la porta à seslèvres, et but lentement. Puis il recommença à parler, en la replaçant devantlui.
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La France, les voyages en mer,le parfum des mûriers dans Lavilledieu, les trains à vapeur, la voix d’Hélène.Hervé Joncour continua à raconter sa vie comme jamais, de sa vie, il ne l’avaitracontée. La jeune fille continuait à le fixer, avec une violence qui arrachaità chacune de ses paroles l’obligation de sonner comme mémorable. La piècesemblait désormais avoir glissé dans une immobilité sans retour quand, tout àcoup, et de façon absolument silencieuse, la jeune fille glissa une main horsde son vêtement, et la fit avancer sur la natte, devant elle. Hervé Joncour vitarriver cette tache claire en marge de son champ de vision, il la vit effleurerla tasse de thé d’Hara Kei puis, absurdement, continuer sa progression pouraller s’emparer sans hésitation de l’autre tasse, celle dans laquelle il avaitbu, la soulever avec légèreté et l’emporter. Hara Kei n’avait pas un seulinstant cessé de fixer, sans expression aucune, les lèvres d’Hervé Joncour.
