
On aura remarqué que ceux-làcontemplent leur destin à la façon dont la plupart des autres contemplent unejournée de pluie.
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Si on le lui avait demandé,Hervé Joncour aurait répondu que sa vie continuerait ainsi toujours. Au débutdes années soixante, cependant, l’épidémie de pébrine qui avait renduinutilisables les œufs des élevages européens se répandit au-delà des mers,jusqu’en Afrique et même, selon certains, jusqu’en Inde. Hervé Joncour rentrade son voyage habituel, en 1861, avec un approvisionnement en œufs qui serévéla, deux mois plus tard, presque totalement infecté. Pour Lavilledieu,comme pour tant d’autres villes qui fondaient leur richesse sur la productionde la soie, cette année-là parut représenter le début de la fin. La science semontrait incapable de comprendre les causes des épidémies. Et la terre entière,jusque dans ses régions les plus reculées, paraissait prisonnière de cesortilège sans explication.
— Pas toute laterre, dit doucement Baldabiou, pas toute, en versant deux doigts d’eaudans son verre d’anisette.
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Baldabiou était l’homme qui,vingt ans plus tôt, était arrivé dans le bourg, s’était dirigé droit sur lecabinet du maire, y était entré sans se faire annoncer, avait posé sur sonbureau une écharpe en soie couleur de crépuscule et lui avait demandé
— Savez-vous ce quec’est ?
— Affaires de femme.
— Erreur. Affairesd’homme : de l’argent. Le maire le fit jeter dehors.
Lui, il construisit unefilature, en bas, près de la rivière, un hangar pour l’élevage des vers à soie,accolé à la forêt, et une petite église consacrée à sainte Agnès, au croisementde la route pour Viviers. Il engagea une dizaine d’ouvriers, fit venir d’Italieune mystérieuse machine en bois, toute en engrenages et en roues, et ne ditplus rien pendant sept mois. Puis il revint chez le maire et posa sur sonbureau, bien alignés, trente mille francs en grosses coupures.
