
Mais, bon, cela faisait désormais partie de l’histoire. Entout cas, les mecs avaient eu leur chance. À présent, cheveux grisonnants, ceshonorables braves gens restaient calfeutrés chez eux avec Madame, à ingurgiterleur pension, tandis que moi, quatre cents kilomètres au-dessus de leur tête,je tournais autour de la Terre dans les bras de cette tendre créature d’unebeauté époustouflante. Elle m’engloutissait en elle, je me fondais dans soncorps. Et j’avais évidemment bien autre chose à l’esprit que l’histoirespatiale de la fin du XXe siècle. Pour être honnête, à ce momentprécis, mon cerveau était totalement vide, dépourvu de toute pensée. Nousflottions simplement là, haletants, gémissants, dans le crépuscule d’un rougede velours qui nous entourait. Nous nous mouvions avec infiniment de douceur etde prudence, bras et jambes enlacés comme autant de serpents vacillants, etnous rivalisions avec l’univers. Nous avions perdu toute notion du temps, toutsentiment de séparation entre nous ; c’était comme si nous venions deconquérir le cosmos, comme si nous l’avions absorbé en nous.
Yoshiko, frémissante et ruisselante de sueur, murmurait sansfin à mon oreille, chuchotant et susurrant des mots japonais que pour laplupart je ne comprenais pas, tout en enfonçant profondément ses longs onglesdans mon dos. Tandis que je n’émettais que grognements et geignements, elle serépandait comme une cascade. Chaque fois que la souplesse de son corps étaitprise de tressaillements convulsifs, sa respiration s’emballait et elle semettait à divaguer sur la mort, la douceur insupportable de certaines douleurs,ce genre de trucs.
En matière de sexe, des abîmes nous séparent, nous autresOccidentaux, des Japonais. Deux mille ans de christianisme, ça vous mutile unhomme, aujourd’hui on le sait. Les Japonais, eux, ne croient pas enJésus-Christ, pas plus qu’en Sigmund Freud, et au premier abord il sembleraitqu’ils n’aient aucun problème avec leur libido. Enviable, me direz-vous. Maisquelque part ils ont aussi leur point faible : dès que ça devient vraimentbon, ils ne parlent plus que d’une chose : mourir.
