
À ce qu’il nous sembla, des heures s’écoulèrent durantlesquelles nous chevauchâmes ensemble la crête d’une déferlante infinie. Puisnous recommençâmes peu à peu à percevoir les notions d’espace et de temps. Lemonde normal, habituel, se rappela à nous, jouant les trouble-fêtes etdissipant l’extase. Notre souffle redevint régulier, nos battements de cœur secalmèrent et je nous vis à nouveau comme deux êtres humains séparés l’un de l’autre,aussi étroitement serrés qu’ils pussent se tenir. Je respirais la sueur deYoshiko, le parfum de son corps, enfouissant affectueusement mon nez dans sachevelure.
J’aurais pu continuer à l’étreindre ainsi éternellement.Mais elle en décida autrement : elle m’embrassa tendrement, dégagea unbras, tendit la main derrière elle et actionna l’interrupteur. Tandis qu’éblouije cherchais encore à m’habituer à la lumière vive, elle consultait samontre-bracelet, pêchée au milieu de ses vêtements roulés en boule.
— Il est l’heure, Leonard-san, dit-elledoucement.
Je poussai un soupir, me glissai hors de son corps et lalaissai partir. Cela aurait été pure illusion de croire qu’elle m’aimait. Jesavais que ce n’était pas le cas. Yoshiko était une jeune intellectuellejaponaise, digne fille du nouveau millénaire, diablement intelligente,diablement ambitieuse. À vingt-six ans, elle était déjà une des plus éminentesastronomes de son pays, pour ne pas dire du monde entier. Aux yeux d’une femmecomme elle, cela faisait chic de s’offrir une aventure avec un gaijinet, si elle aimait quelque chose chez moi, c’était le côté fruste et grossierde l’Occidental que j’étais et qui apportait certainement un souffle defraîcheur dans le savoir-vivre nippon où nous baignions. C’étaient peut-êtreaussi les attributs physiques dont la nature m’avait plus généreusement dotéque la plupart des hommes japonais.
