
– Je suis née lors d'une tempête de neige. Mes parents y ont vu un signe.
La liste Yumimoto me repassa dans la tête: «Mori Fubuki, née à Nara le 18 janvier 1961…» Elle était une enfant de l'hiver. J'imaginai soudain cette tempête de neige sur la sublime ville de Nara, sur ses cloches innombrables – n'était-il pas normal que cette superbe jeune femme fût née le jour où la beauté du ciel s'abattait sur la beauté de la terre?
Elle me parla de son enfance dans le Kansai. Je lui parlai de la mienne qui avait commencé dans la même province, non loin de Nara, au village de Shukugawa, près du mont Kabuto – l'évocation de ces lieux mythologiques me mettait les larmes aux yeux.
– Comme je suis heureuse que nous soyons toutes les deux des enfants du Kansai! C'est là que bat le cœur du vieux Japon.
C'était là, aussi, que battait mon cœur depuis ce jour où, à l'âge de cinq ans, j'avais quitté les montagnes nippones pour le désert chinois. Ce premier exil m’avait tant marquée que je me sentais capable de tout accepter afin d'être réincorporée à ce pays dont je m'étais si longtemps crue originaire.
Quand nous retournâmes à nos bureaux qui se faisaient face, je n'avais trouvé aucune solution à mon problème. Je savais moins que jamais quelle était et quelle serait ma place dans la compagnie Yumimoto. Mais je ressentais un grand apaisement, parce que j'étais la collègue de Fubuki Mori.
Il fallait donc que j'aie l'air de m'occuper sans pour autant sembler comprendre un mot de ce qui se disait autour de moi. Désormais, je servais les diverses tasses de thé et de café sans l'ombre d'une formule de politesse et sans répondre aux remerciements des cadres. Ceux-ci n'étaient pas au courant de mes nouvelles instructions et s'étonnaient que l'aimable geisha blanche se soit transformée en une carpe grossière comme une Yankee.
L'ôchakumi ne me prenait hélas pas beaucoup de temps. Je décidai, sans demander l'avis de personne, de distribuer le courrier.
