
L’ascenseur continue sa grimpette. Sur le cadran des étages, des chiffres s’allument et s’éteignent. Déjà, un vieux monsieur s’avance. Bel homme encore. Il porte un smoking noir, bien coupé. Il a des cheveux de neige. Cinquante centimètres de serpentin orange pendent à son épaule.
Il est tout bronzé, ce qui met foutralement son abondante chevelure en valeur. Il ressemble à Joseph Kessel, en plus svelte.
Tout à coup : crac !
Panne. Noir complet, immobilité. Nous sommes dans une obscurité tellement dense et hermétique qu’en comparaison, une photo en négatif de Paul VI sur une piste de ski ressemblerait à un pot de yaourt
Et puis le silence suit. Le silence de la peur. La musique s’est tue, l’appareil à air conditionné est inerte.
Le petit liftier cogne la porte métallique du poing.
Comme ça, juste pour dire…
— C’est les plombs qu’a sauté ? me demande Marie-Marie d’une voix moins fiérote.
— Long dix raies, môme, ratifié-je en battant du briquet.
La petite flamme juchée dans le creux de mon poing rassure. A partir du moment où t’as macéré dans le noir intégral, te faut pas grand-chose comme lueur pour créer une impression de vive lumière…
Des visages effrayés luisent. Outre le liftier et nous, y a le vieillard dont je vous ai fait état quelques lignes plus haut, un couple entre deux âges (et entre deux étages) plus un grand pédé allemand, coiffé à l’épagneul breton et vêtu de velours noir.
Le couple est hollandais, c’est donc dans la langue de Rembrandt que la dame dit sa trouille. Le liftier la brame en espagnol, sans cesser de tambouriner. Visiblement il déplore sa profession et regrette de ne pas s’être fait plagiste. La pédale teutonne éructe ses craintes dans cette maladie de gorge qui s’appelle « l’allemand », tandis que le vieillard aux cheveux de neige (Dieu. la belle image !) se contente de soupirer :
