
— Oh, oui. Très bien, même », fit le nouvel arrivant.
Les sourcils de Vérence firent des nœuds. La condition de fantôme exigeait apparemment beaucoup plus d’effort mental que celle de vivant ; il s’était pas mal débrouillé pendant quarante ans sans avoir à réfléchir plus d’une ou deux fois par jour, et maintenant il fallait tout le temps s’y coller.
« Ah, fit-il. Vous êtes un fantôme, vous aussi.
— Bien observé.
— C’est la tête que vous avez sous le bras, dit Vérence, content de lui. Ça m’a mis la puce à l’oreille.
— Ça vous gêne ? Je peux me la remettre si ça vous gêne », fit obligeamment le fantôme. Il tendit sa main libre. « Enchanté de vous connaître. Je suis Podechambe, roi de Lancre.
— Vérence. Pareil. » Il baissa les yeux pour examiner les traits du vieux roi et ajouta : « Je ne crois pas me rappeler votre portrait dans la grande galerie…
— Oh, tout ça date d’après mon époque, coupa court Podechambe.
— Vous êtes ici depuis combien de temps, alors ? »
Podechambe baissa la main et se frotta le nez. « Dans les mille ans, dit-il, un soupçon de fierté dans la voix. En tant qu’homme et fantôme.
— Mille ans !
— C’est moi qui ai bâti le château, à vrai dire. Je venais de le faire joliment décorer quand mon neveu m’a coupé la tête pendant mon sommeil. Ça m’a mis dans un état, vous ne pouvez pas savoir.
— Mais… mille ans… » répéta faiblement Vérence.
Podechambe lui prit le bras.
« Ça n’est pas si méchant, confia-t-il tandis qu’il entraînait le roi docile à travers la cour. C’est mieux qu’être vivant, par bien des côtés.
— Des côtés drôlement bizarres, alors ! lâcha Vérence. J’aimais bien ça, être vivant, moi ! »
Podechambe eut un sourire rassurant. « Vous vous y habituerez vite, fit-il.
— Je ne veux pas m’y habituer !
— Vous avez un champ morphogénique puissant, dit Podechambe. Je le sais. Ces choses-là, je les sens. Oui. Très puissant. Je dirais.
