
Magrat frissonna. Elle avait quelques rudiments des conventions théâtrales. Elle avait redouté cet instant. Mémé Ciredutemps avait des Opinions.
« Oui, mais, fit-elle d’un ton pitoyable, c’est le Théâtre, vous voyez. Toutes les femmes sont jouées par des hommes.
— Pourquoi ça ?
— Ils admettent pas les femmes sur scène », dit Magrat d’une petite voix. Elle ferma les yeux.
Pourtant aucune explosion ne lui parvint de la place à sa gauche. Elle hasarda un coup d’œil.
Mémé mâchait et remâchait tranquillement le même morceau de pomme, sans détacher son regard de l’action.
« Fais pas d’histoires, Esmé, dit Nounou qui connaissait elle aussi les Opinions de Mémé. Il est bien, ce passage-là. J’crois que je commence à m’y faire. »
On tapa sur l’épaule de Mémé, et une voix demanda : « Madame, auriez-vous l’amabilité de retirer votre chapeau ? »
Mémé se retourna lentement sur son siège, comme mue par des moteurs invisibles, pour infliger à l’interrupteur un regard bleu diamant de cent kilowatts. L’homme se décomposa et s’affaissa sur son siège sans que les prunelles de la sorcière ne le quittent tout au long de sa descente.
« Non », répondit-elle.
Il pesa le pour et le contre. « Très bien », fit-il. Mémé reprit sa position première et hocha la tête en direction des acteurs qui avaient cessé de jouer pour suivre la scène.
« J’sais pas ce que vous regardez, gronda-t-elle. Continuez. »
Nounou Ogg lui passa un autre sac.
« Un bonbon à la menthe ? » fit-elle.
Le silence revint dans le théâtre de fortune, en dehors des voix hésitantes des acteurs qui n’arrêtaient pas de jeter des coups d’œil vers la silhouette hérissée de Mémé Ciredutemps, et des bruits de deux bonbons qu’on suçait et qu’on faisait passer sans rémission d’une joue à l’autre.
Puis Mémé lança, d’une voix si criarde qu’un acteur en lâcha son épée de bois : « Y a un gars, là-bas sur le côté, qui leur chuchote quelque chose !
