
« Êtes-vous la Mort, l’ami ? hasarda-t-il.
— J’AI BEAUCOUP DE NOMS.
— Lequel portez-vous en ce moment ? » demanda Vérence, un brin plus respectueux. Des gens leur grouillaient autour ; à vrai dire, certains leur grouillaient à travers, comme des fantômes.
« Oh, alors c’était Kasqueth », ajouta distraitement le roi en avisant l’individu qui se tapissait avec un plaisir obscène en haut de l’escalier. Mon père me disait de ne jamais lui tourner le dos. Pourquoi je ne suis pas en colère ?
— LES GLANDES, lâcha la Mort. L’ADRÉNALINE, TOUT ÇA. ET LES ÉMOTIONS. VOUS N’EN AVEZ PLUS. TOUT CE QUI VOUS RESTE DÉSORMAIS, C’EST LA PENSÉE. »
La grande silhouette parut prendre une décision.
« C’EST TRÈS IRRÉGULIER, poursuivit-elle comme pour elle-même. MAIS QUI SUIS-JE POUR DISCUTER ?
— Oui, qui ?
— QUOI ?
— J’ai dit : oui, qui ?
— LA FERME. »
La Mort, le crâne penché, paraissait écouter une voix intérieure. Son capuchon retomba, et feu le roi remarqua que la Mort avait tout du squelette poli à un détail près. Ses orbites luisaient d’un bleu céleste. Vérence n’avait pas peur, pourtant ; non seulement parce qu’on a difficilement peur quand les éléments dont on a besoin pour ce faire se rigidifient dans le voisinage, mais aussi parce qu’il n’avait jamais vraiment craint quoi que ce soit de son vivant et qu’il n’allait pas commencer maintenant. Deux explications à ça : d’abord il manquait d’imagination, ensuite il comptait parmi ces rares individus parfaitement en phase dans le temps.
Ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens. Ils vivent leur vie comme une sorte de flou temporel autour du point qu’ils occupent physiquement ; ils anticipent l’avenir ou s’accrochent au passé. D’ordinaire, ils se soucient tellement de ce qui va leur arriver après que le seul moment où ils découvrent ce qui leur arrive maintenant, c’est quand ils y repensent. La plupart des gens sont comme ça. Ils apprennent la peur parce qu’ils peuvent effectivement affirmer, au niveau du subconscient, ce qui va leur arriver après. Ils le vivent déjà.
