
— Quand on est habitué à ta hure, lui dis-je, rien ne peut vous effrayer, Gros. C’est un paroxysme dans le genre…
Il bougonne des choses peu aimables, mais Pinaud vient faire diversion en me tirant par la manche.
— San-Antonio…
Je mate son beau visage détruit par le gâtisme précoce.
Il a les yeux en accent circonflexe et l’air préoccupé du monsieur qui a rendez-vous avec une belle fille, après s’être tapé, par mégarde, un bol de bromure.
— Qu’est-ce que tu as, vieillard ?
— Je crois bien qu’on nous suit !
Du coup, je redeviens professionnel.
— Tu débloques !
— Non. Y a un type qui nous file depuis que nous sommes sortis de l’hôtel.
— Où ça ?
— Tu vois les petits cireurs de godasses noirs ?
— Oui.
— Il est juste devant eux…
Je file un coup de saveur dans la direction indiquée. J’aperçois effectivement un quidam. Il est grand, mince, avec un pantalon gris, une chemise blanche, un nœud papillon et un chapeau de paille noire.
— Continuons d’avancer, nous verrons bien.
Au bout d’un instant, je comprends que ce vieux fossile de Pinuche a dit vrai. De toute évidence, le bonhomme en manches de chemise nous suit. D’après ce que je peux voir de sa frime, à la sauvette, il est plutôt jeune. Il a le teint bronzé et des yeux clairs. Un moignon de cigare est collé au coin de sa bouche sans lèvres et il se balade, les mains dans les fouilles.
Ce faisant, nous arrivons au prestigieux carrefour de la 42e rue et de la Cinquième avenue. Sur la droite il y a l’Empire State, sur la gauche, on aperçoit, en retrait, le Rockefeller Center. Devant nous, grise, avec son pont aérien en contrepoint, la gare centrale chère à Hitchcock. Je stoppe, oubliant un instant la filature dont nous sommes l’objet, pour admirer ce spectacle unique in the world !
