
Bérurier lit la plaque annonçant Fifth Avenue.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demande-t-il.
— C’est la Cinquième avenue, dis-je avec dévotion. T’en as entendu parler, eh, patate ?
Vexé, il bombe le torse.
— C’te coennerie, dit-il. Je peux même te dire que l’architecte qui l’a conçue s’appelait Beethoven !
Nous traversons la Cinquième avenue de Beethoven… Avant la gare, il y a un restaurant immense dans lequel s’engouffrent des gens pressés.
Nous allons nous asseoir tout au fond, à une table libre et poisseuse. Nous patientons dix bonnes minutes, mais personne ne vient s’enquérir de nos commandes.
— Tu parles d’un service, rouscaille Béru qui se meurt de faim.
Et de bramer, pour dominer le tumulte des fourchettes :
— Eh ! La Maison !
Personne ne vient. J’examine alors les êtres d’un peu plus près, et je m’aperçois que nous sommes dans un self-service.
Le tiers du restaurant est occupé par une sorte de large box à l’intérieur duquel des serveuses distribuent la mangeaille. On entre dans le box par un portillon à tourniquet après s’être emparé d’un plateau. Et on en ressort par un autre portillon, également à tourniquet, où se trouve la caissière qui vous fait acquitter le prix de votre orgie.
Je fais part de mes constatations à mes archers et nous nous levons pour aller chercher notre pitance.
Première difficulté au portillon numéro un où Bérurier coince sa braguette mal boutonnée. Ensuite, sérénade de Toselli car on ne vend pas de vin dans la boîte. Force nous est de croquer au jus de pamplemousse. C’est la première fois que pareille mésaventure arrive à mes subordonnés et ils font un foin du diable, bramant à tous les échos qu’un pays qui se sustente de cette façon n’a pas le droit de se prétendre civilisé. J’arrive à les faire sortir du garde-manger et je carme les trois plateaux.
