
— On se rince le gosier ?
— Quelle question ! –Leandro Rejón lance un regard faussement fortuit à Mateo González. – Hé, vous,l’homme, ça vous dirait de boire un coup ?
— C’est pas de refus.
— Alors allez-y, si le cœurvous en dit.
Ces trois hommes qui marchent sanshâte vers la Puerta del Sol en se passant la gourde et en s’arrêtant pourrejeter la tête en arrière et, d’un habile coup de poignet, faire gicler le vinqu’ils boivent à la régalade, sont loin d’imaginer que, dans trois jours,accusés de rébellion, deux d’entre eux, les frères Rejón, seront traînés horsde leur maison de Leganés et fusillés par les Français, et que Mateo Gonzálezmourra quelques semaines plus tard des suites d’un coup de sabre, à l’hôpitaldu Buen Suceso. Pour le moment, gourde en main, ils ont bien d’autres chats àfouetter. Avant que ne se couche le soleil qui vient de se lever, les troisnavajas d’Albacete qu’ils portent glissées dans leurs ceintures ruissellerontde sang français. Au cours de la journée qui commence – après la pluie, le beautemps, a dit l’aîné des Rejón en regardant le ciel, mais il pleuvra de nouveaula nuit prochaine –, ces trois futures morts, comme bien d’autres quis’approchent, seront déjà largement vengées d’avance. Et après encore, pendantdes années, une nation entière continuera de les venger.
En prenant son petit déjeuner,Leandro Fernández de Moratín se brûle la langue avec le chocolat, mais ilréprime le blasphème qui lui vient aux lèvres. Non qu’il craigne Dieu : cesont les hommes qui lui font peur, pas Dieu. Et il n’a aucune sympathie pourl’eau bénite et les sacristies. Le fait est que la réserve et la prudence sontdes traits marquants de son caractère, avec une certaine timidité qui lui vientd’avoir été, à quatre ans, défiguré par la petite vérole. C’est peut-être pourcela qu’il est toujours célibataire, en dépit de ses quarante-huit ans passés. Pour
