de fer du balcon de l’hôtel des Postes, observe les attroupements qui seforment. Ils sont pour la plupart composés d’habitants des maisons voisines,domestiques envoyés aux nouvelles, vendeurs, artisans et employés, auxquelsviennent se joindre les petites gens du Barquillo, de Lavapiés et des quartierspopulaires du sud. L’œil exercé d’Esquivel a également repéré des groupesisolés de trois ou quatre individus qui n’ont pas l’allure de Madrilènes et semaintiennent silencieusement à distance. Ils affectent de ne pas se connaître entreeux, mais tous ont en commun leur jeunesse et leur vigueur. Ils font sûrementpartie des hommes qui sont arrivés la veille, dimanche, d’Aranjuez et deslocalités voisines, et qui, pour une raison ou une autre – mais dont aucune nepeut être bonne, pense l’enseigne de frégate –, n’ont pas encore quitté laville. Il y a aussi des femmes, car elles ont l’habitude de se lever tôt :beaucoup portent un panier, elles bavardent en répétant les rumeurs et lesplaisanteries qui circulent depuis quelques jours, amplifiées encore par lesincidents de la veille, quand Murat s’est fait conspuer en se rendant à unerevue militaire au Prado. Son escorte malmenait la foule pour s’ouvrir unpassage, et il lui a fallu au retour faire appel à la cavalerie et à quatre canons,tandis que le peuple chantait :

Par pragmatique sanction

Ordre est donné de publier

Que le pot de chambre désormais

S’appellera Napoléon.

Esquivel, qui commande le peloton degrenadiers de la Marine venu prendre position à l’hôtel des Postes la veille àmidi, est un officier prudent. De plus, les traditions de discipline de laFlotte compensent sa jeunesse. Les ordres sont d’éviter les problèmes. LesFrançais sont sur le pied de guerre, et l’on craint qu’ils n’attendent qu’unprétexte sérieux pour frapper un grand coup qui ramènera la ville à la raison.C’est ce qu’a dit la nuit précédente, vers les onze heures, le lieutenantgénéral don José de Sexti : un Italien au service de l’Espagne, personnagepeu sympathique, qui préside pour la partie espagnole la commission mixtechargée de régler les incidents – de plus en plus fréquents – entre Madrilèneset soldats français.



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