gens aussi vivants qu’elle, qui avaient développé

la technique du voyage astral ou n’avaient pas conscience de ce qui se passait, parce que, quelque part ici-bas, ils dormaient profondément tandis que leur esprit errait librement de par le monde.

Aujourd’hui, Zedka avait décidé de se promener dans Villete. C’était son dernier voyage astral provoqué par l’insuline, car elle venait de visiter le bureau du Dr Igor et elle avait appris qu’il était sur le point de lui délivrer son bulletin de sortie. Dès l’instant où elle franchirait la porte, jamais plus elle ne reviendrait ici, même en esprit, et elle voulait faire ses adieux maintenant.

Faire ses adieux. C’était le plus difficile : une fois dans un asile, on s’accoutume à la liberté

que procure l’univers de la folie, et on finit par prendre de mauvaises habitudes. On n’a plus de responsabilités à assumer, plus à lutter pour son pain quotidien ni à se consacrer à des activités répétitives et ennuyeuses ; on peut rester des heures à contempler un tableau ou à faire des dessins totalement absurdes. Tout est tolérable, parce qu’en fin de compte on est un malade mental. Comme elle en avait fait elle-même l’expérience, l’état de la plupart des malades présente une grande amélioration dès qu’ils entrent à l’hôpital : il n’ont plus besoin de dissi81

muler leurs symptômes, et l’ambiance « familiale » qui y règne les aide à accepter leur névrose ou leur psychose.

Au début, Zedka avait été fascinée par Villete, elle avait même songé à rejoindre la Fraternité

lorsqu’elle serait guérie. Mais elle comprit que, si elle faisait preuve d’une certaine sagesse, elle pourrait continuer à faire dehors tout ce qui lui plaisait, tant qu’elle parviendrait à affronter les défis de la vie quotidienne. Il suffisait, comme le lui avait dit quelqu’un, de maintenir sa « folie sous contrôle ». Elle pouvait pleurer, s’inquiéter, être irritée comme n’importe quel être humain normal, à condition de ne jamais oublier que, làhaut, son esprit se riait de toutes les difficultés.



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