
— C'est-à-dire ?
— Ils ne connaissaient pas forcément leur victime. Ils ont agi par conviction, non par ressentiment personnel.
— Charabia ! me répond insolemment l'ex adjudant.
Et il conclut :
— Notez qu'il s'agissait d'un candidat d'extrême-gauche. C'est pas une perte. Je comprends que la police laisse flotter les rubans !
Abasourdi, je le regarde sortir et je cramponne le baveux. C'est une feuille de la région « La Pensée Bellecombaise » car Bellecombe-sur-Moulx, sous-préfecture de la Seine-et-Eure (nul ne l'ignore, je pense ?) n'est qu'à quatre kilomètres de Saint-Turluru.
Il s'y déroule des élections partielles, vu le décès d'un député. La semaine passée, le candidat communiste a été abattu à son domicile de trois coups de revolver tirés à bout portant. Crime politique. La Rousse s'est occupée de l'affaire avec précaution et jusqu'ici sans résultats.
Je comprends les collègues. Les terrains minés on n'aime pas tellement y foutre son naze.
Je repose le canard et je m'approche du couple d'hôteliers au moment où la dame annonce le résultat de son addition : 60.543,60. C'est un nombre qui en vaut un autre et ce dernier a le pouvoir de plonger les loueurs de draps dans un abîme de réflexion.
— Vous voulez quéque chose ? s’inquiète cependant l'hôtesse.
Je désigne son addition.
— La mienne, fais-je.
L'astuce est trop forte pour elle. Elle croit que je lui montre son stylo et me répond avec un gentil sourire.
— Vous devez vous tromper, monsieur le commissaire, c'est pas votre stylo, c'est la mienne.
Je m'apprête à la faire revenir de son erreur lorsque le facteur entre en trombe dans l'établissement. C'est un facteur comme on n'en fait plus depuis « Jour de Fête ». Il est grand, avec des fringues de coutil qui flottent autour de ses longs membres noueux et il a un nez de vigneron en fin de carrière.
