
Profitant de son silence (très relatif vu qu'il ronfle comme une turbine en plein turbin), je fais le premier point de la situation. Au cours du vol j'ai compulsé les documents relatifs à notre base du pôle Sud. L'importance de celle-ci rend effectivement sa disparition phénoménale. Mon impression est qu'un bouleversement géologique s'est produit
en douce. Peut-être qu'à cet endroit de la Terre Adélie, le sol s'est englouti. Aucun sismographe n'a enregistré la catastrophe parce que cette dernière s'est opérée en souplesse. Je dois faire hausser les épaules de quelques scientifiques, mais enfin cette hypothèse n'est pas plus sotte que l'événement auquel elle se rattache, non ? Supposez qu'un matin, on ne trouve plus qu'une grande terre nue à la place de Poissy ou de Sainte-Foy-l'Argentière, nécessairement notre gamberge grimperait en mayonnaise. On se dirait que la nature s'est payé une petite fantaisie. Elle donne tant et tant, la nature, qu'après tout elle peut bien reprendre, je trouve. En général, elle donne discrètement et reprend dans le chaos. Maie pourquoi elle dérogerait pas un peu à ses habitudes, dites voir ? Pourquoi elle se mettrait pas, manière de changer, à nous filer des champs de blé instantanés et à nous faucher en souplesse la Dordogne ou la baie de Rio ? Sans casser la vaisselle. Comme on efface une pensée de Pascal au tableau noir ?
Nous suivons une route étroite, qui toboggante parmi des mamelons. De temps à autre, notre conducteur lève le pied pour écouter son moteur car les ronflements du Gros lui filent des bouffées d'inquiétude. Chaque fois il se gourre, le vieux jockey. Il prend les bourrasques nasales de Béru pour un déconnage de ses soupapes. Puis, rassuré, il remet la gomme en suçant sa bouillie de cigare froid.
Nous atteignons enfin une charmante localité, bien pimpante (pourquoi ne le serait-elle pas ?) qui miroite sous la pluie (quand je vous le disais qu'on est en pleine atmosphère anglaise !).