— C’est l’équipage de l’Océan ?

— Laplupart… Les autres bateaux ne sont pas encore rentrés… Il ne faut pas faireattention… Il y a des gars qui n’ont pas dessoûlé depuis trois jours… Vousrestez là ?… Vous êtes peintre ; je parie… Il en vient de temps entemps, qui prennent des croquis… Tenez ! il y en a un qui a fait ma tête,là, au-dessus du comptoir…

Mais le commissaire donnait si peude prise au bavardage que le patron, décontenancé, s’éloigna.

— Une pièce de deux sous enbronze ! Qui est-ce qui a une pièce de deux sous en bronze ?… criaitun marin pas plus haut ni plus gras qu’un gamin de seize ans.

Sa tête était vieille, les traitsirréguliers. Des dents manquaient. L’ivresse faisait briller les yeux et unebarbe de trois jours envahissait les joues.

On lui donna une pièce. Il la pliaen deux, d’un effort des doigts, puis il la mit entre ses dents et lasectionna.

— À qui le tour ?

Il paradait. Il se sentait le centrede l’attention générale, et il était capable de faire n’importe quoi pour lerester.

Comme un mécanicien bouffisaisissait une pièce, il intervint :

— Attends !… C’est ceciaussi qu’il faut faire…

Il prit un verre vide, y mordit àpleines dents, mâcha le verre en imitant la satisfaction d’un gourmet.

— Ha ! Ha ! Pouveztoujours y venir… Verse à boire, Léon !…

Il lançait autour de lui des regardsde cabotin qui s’arrêtèrent sur Maigret. Et alors ses sourcils se froncèrent.

Un instant il eut l’air désemparé.Puis il s’avança, dut s’appuyer à une table tant il était ivre.

— C’est pour moi ?…questionna-t-il, crâneur.

— Doucement, P’tit Louis !

— Toujours le truc duportefeuille ?… Dites donc, vous autres !… Vous vouliez pas mecroire, tout à l’heure, quand je vous racontais mes histoires de la rue deLappe… Eh bien, voilà un flic haut placé qui se dérange exprès pour bibi…Permettez que je boive encore un coup ?…



3 из 107