
Les deux jeunes gens n’étaient pasivres. Et pourtant ils accomplirent leur sortie comme dans un cauchemar, sansrien voir.
Le Gai-Moulin a deux portes. Laprincipale s’ouvre sur la rue du Pot-d’Or. C’est par là que les clients entrentet sortent. Mais après deux heures du matin, quand, selon les règlements de police,l’établissement devrait être fermé, on entrouvre une petite porte de servicesur une ruelle mal éclairée et déserte.
Chabot et Delfosse traversaient lasalle, passaient devant la table de l’étranger, répondaient au bonsoir dupatron, poussaient la porte des lavabos. Là, ils s’arrêtèrent quelques secondes,sans se regarder.
— J’ai peur… balbutia Chabot.
Il se voyait dans une glace ovale.Le jazz étouffé les poursuivait.
— Vite ! fit Delfosse enouvrant une porte et en découvrant un escalier noir où régnait une fraîcheurhumide.
C’était la cave. Les marches étaienten brique. Il venait d’en bas une écœurante odeur de bière et de vin.
— Si quelqu’un arrivait !
Chabot faillit trébucher parce quela porte se refermait et supprimait du coup toute lumière. Ses mains tâtèrentle mur couvert de salpêtre. Quelqu’un le frôla et il tressaillit, mais cen’était que son ami.
— Ne bouge plus ! commandacelui-ci.
On n’entendait pas la musique àproprement parler. On la devinait. On percevait surtout la vibration des coupsde grosse caisse. C’était un rythme épars dans l’air, qui évoquait la salle auxbanquettes grenat, les verres entrechoqués, la femme en rose qui dansait avecson compagnon en smoking.
Il faisait froid. Chabot sentaitl’humidité le pénétrer et il dut se retenir d’éternuer. Il se passa la main sursa nuque glacée. Il entendait la respiration de Delfosse. Chaque souffle luienvoyait des relents de tabac.
Quelqu’un vint au lavabo. Le robinetfonctionna. Une pièce de monnaie tomba dans la soucoupe.
Il y avait encore le tic-tac d’unemontre dans la poche de Delfosse.
