« Ces Allemands qui, encore en septembre, se ruaientdans les maisons au son grossier de leurs harmonicas, ces hommes qui roulaienttous phares allumés la nuit, et qui, le jour, chargeaient leurs obus sur descamions, ces Allemands se cachent aujourd’hui sous un chaos de pierres… Maintenant,il n’y a plus de soleil pour eux. Ils sont rationnés à vingt ou trentecartouches par jour, et ne tirent que s’ils sont attaqués. Ils ne touchent plusque 100 grammes de pain par jour, et un peu de viande de cheval. Tels dessauvages, ils se terrent dans leurs cavernes, rongeant un os de cheval… Nuit etjour, c’est pour eux la terreur. Là, dans les sombres et froides ruines de lacité qu’ils ont détruite, ils voient venir la vengeance ; ils la voient s’approchersous les cruelles étoiles du ciel russe d’hiver. »

2.

« Stalingrad, c’est le moment décisif de la guerre »,dit Staline, ce vendredi 1er janvier 1943.

Il montre le rapport du maréchal Vassilievski, chef d’état-majorgénéral qui, ordre de Staline, a installé son poste d’observation à Stalingradmême, à quelques centaines de mètres de la ligne de front.

« Moment décisif », répète Staline.

L’atmosphère dans le bureau d’angle du Kremlin se détend. Ily a là le général Joukov, les hommes liges de Staline – Molotov, Mikoyan, Beria,ses trois chiens de garde qui ne quittent jamais leur chef – et quelquesautres visiteurs, militaires et civils relégués dans l’antichambre.

Le rapport de Vassilievski que Staline vient de lire et qu’ilbrandit aurait dû arriver à midi et il est arrivé à 16 heures. L’attente aété interminable. Staline ne supporte pas les retards.

Durant ces quatre heures il a dévisagé chacun des présents, s’attardantlonguement, paraissant rechercher un responsable, se tournant vers Beria commes’il s’apprêtait à lui lancer un nom, celui du coupable à jeter dans un camp, unecellule, à tuer d’une balle dans la nuque.

« Son regard tenace et perçant semble voir à travers l’âmedes visiteurs », confiera Joukov qui se souvient de ces heures. Stalineinterroge les uns et les autres, menaçant. Il marche de long en large, mâchonnantle tuyau de sa pipe éteinte. Il la pose finalement dans le cendrier, signe qu’ilva se laisser emporter par la colère.



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