
— C’est plus sûr, répéta-t-il. Vous savez ce que je risque.
— Vous ne risquez rien, fit la voix menaçante. Personne ne peut vous soupçonner.
— On ne sait jamais, reprit Malko. Je veux un autre endroit.
Il sentit que sa tactique prenait. La femme hésita un instant puis dit :
— Bien. Alors venez au cinéma Star, 42e Rue, à huit heures.
— Au Star, à New York ?
Elle raccrocha sans qu’il puisse placer un mot de plus. À son tour, il posa le récepteur et réalisa que sa chemise était trempée de sueur. La tête lui tournait : ainsi, Foster Hillman, le patron de la C.I.A., trahissait vraiment. Incroyable.
Il n’eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. Deux minutes après qu’il eut raccroché, le général Radford et Ned Donovan firent irruption dans le bureau. Radford, toujours en manches de chemise, ses poils noirs visibles à travers sa chemise de nylon, ressemblait plus que jamais à un orang-outang. Mais il avait l’air totalement désarçonné. Comme si on lui avait brutalement annoncé que les Russes étaient sur la lune depuis une bonne dizaine d’années.
— Je voudrais bien être à ce soir, dit-il sombrement. Pour en savoir plus long.
Malko n’osa pas tout de suite lui faire remarquer qu’il avait rendez-vous avec une femme dont il ne connaissait que la voix et qu’un cinéma cela contient pas mal de gens.
— Nous savons au moins pourquoi Foster Hillman s’est suicidé, dit-il. Donovan le regarda d’un air bizarre :
— Qu’est-ce qui l’empêchait de nous dire qu’on le menaçait ? C’était évident. Et inquiétant.
La 42e Rue, entre Broadway et la Huitième Avenue, est exclusivement bordée de cinémas cochons, de librairies spéciales vendant du sadomasochisme à la tonne, de marchands de disques en solde et de cafétérias minables.
Comme c’est le seul endroit de la ville où les cinémas ouvrent jusqu’à cinq heures du matin, et qu’une place y coûte moins cher qu’une chambre d’hôtel, les clochards y ont établi leur quartier général. Sans compter les putains qui racolent dans la demi-obscurité des salles la passe à cinq dollars, ou le petit moment agréable entre les actualités et le documentaire pour deux dollars.
