— Oui, je vous écoute. Je… je suis là.

Foster Hillman se trouvait pris dans un dilemme si cruel et si aigu qu’il en était incapable de bouger et de penser. Pendant la moitié de sa vie, il avait été entraîné à enregistrer dans son esprit des faits marqués « Top-Secret ». Avec un zèle infatigable il les avait enfermés dans un coin de son cerveau. Et maintenant, on lui demandait d’aller à l’encontre de tous ces réflexes, de renier cet enseignement de toute une vie.

Mais il y avait aussi l’autre pression atroce. Un moment, il avait cru pouvoir y échapper. Le vieil instinct combatif s’était réveillé. Mais il regrettait son coup de téléphone de la veille. Une analyse de la situation lui avait montré qu’il n’avait aucune chance. La voix continuait à se faire entendre, mais il ne l’écoutait plus. Comme un automate, il raccrocha et, aussitôt, le silence se fit autour de lui, total.

Dans ce bureau climatisé, insonorisé, blindé, ignifugé, il était désespérément seul. Il ne sentait même pas le pouls de l’immense C.I.A. – sa C.I.A. – vivant autour de lui.

Lourdement, il se leva et repoussa son fauteuil en arrière. Son visage sévère, marqué de grandes poches sous les yeux, était décomposé. D’une main tremblante, il chercha dans sa poche le lourd étui à cigarettes en or qui ne le quittait jamais et alluma une Winston. Il resta un instant immobile au milieu de la pièce, bercé par le chuintement de l’air conditionné. Mille pensées traversaient son cerveau, vestiges des temps héroïques où il était un des cracks de l’O.S.S., où il risquait sa vie dix fois par semaine pour s’amuser. Brusquement, il écrasa sa cigarette à peine entamée dans le cendrier et revint vers le bureau. Il adressa un sourire las au cadre d’argent qui mettait en valeur la photo en couleur de sa femme, morte depuis plusieurs années, portrait qui ne quittait jamais son bureau.

— Nous y voilà, Mary, fit-il à voix basse.

Les mains à plat sur la moleskine, il contempla le portrait un long moment. C’était la seule femme qu’il eût jamais aimée. Grâce à cela, l’idée de la mort ne l’effrayait pas trop. Certes, le suicide heurtait ses convictions religieuses, mais Dieu lui pardonnerait sûrement. D’un geste précis, il ferma le verrou à chiffres de la porte et brouilla la combinaison.



7 из 192