Ni le moncle Gardy, mort depuis maintenant une décennie à l’âge très vénérable de deux cent soixante-seize ans, ni moi-même n’accomplirons la mission secrète que nous avait confiée l’Église. Le moncle Gardy aurait certainement vécu cet échec comme un drame : jusqu’à la fin, il a fait preuve d’une détermination sans faille, d’une fidélité et d’un sens du devoir qui auraient forcé l’admiration de tout le clergé monclal, de l’Un jusqu’aux plus humbles novices.

Dans le silence de la cabine, la course de ma plume prend une résonance inhabituelle, tragique, comme si les mots souffraient d’être débusqués et piégés dans la matière. Ma main n’a plus la fermeté ni la souplesse d’autrefois, les lettres n’ont ni l’élégance ni l’amplitude dont je m’enorgueillissais devant mes professeurs et condisciples, mais les lignes défilent à une vitesse qui me donne le vertige. Le temps m’est compté, je le sais, l’encre jaillit à flots d’une blessure qui ne se refermera pas, la vie me déserte pour habiter le texte, une translation qui n’est pas un sacrifice mais une offrande, un acte de grâce. Si je parviens à fixer sur le papier un dixième, un centième de ce que j’ai vécu avec les maudits d’Ester, alors je me serai réconcilié avec mon passé et je me dissoudrai dans le vide avec une telle joie que mon rire retentira d’un bout à l’autre de l’univers.

Mais, puisqu’il faut un point de départ à toute histoire, revenons sur Ester, septième planète du système d’Aloboam, une petite étoile jaune dont les astrophysiciens ont annoncé les premières manifestations d’instabilité dans une vingtaine de milliers d’années, prémices d’une agonie très proche sur l’échelle du temps cosmique. Les origines de la population estérienne – des populations estériennes, devrais-je dire – font l’objet de controverses qui n’en finissent pas d’agiter les ethnologues, les historiens et les religieux.



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