J’ai moi-même étudié les mythes dans l’espoir de trouver une réponse qui me conforterait dans ma foi, mais je n’ai réussi qu’à m’égarer dans des labyrinthes symboliques qui affaiblissaient ma pensée et, par extension, mon ministère. J’en ai retenu que les mythologies et les religions principales se divisent en deux grandes tendances, les unes privilégiant la thèse d’une lente évolution de l’humanité estérienne vers une ère technologique avancée, les autres, dont l’Église monclale, affirmant que des êtres venus d’une lointaine planète ont immigré sur Ester et se sont enfoncés dans une décadence technologique dont leurs descendants commencent tout juste à se relever. Les deux thèses, diamétralement opposées comme on peut le constater, à la fois dans leur logique et leur trajectoire, présentent toutes les deux des avantages et des inconvénients, des zones de clarté et des zones d’ombre. La polémique a provoqué de nombreux ravages au cours du dernier millénaire, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés au nom d’idéaux qui reposaient sur les bases fragiles des seules convictions.

La querelle a épargné le peuple kropte, pourtant réputé pour son extrême rigueur morale, pour son intransigeance, pour son fanatisme (l’aventure avec les maudits d’Ester m’a permis de constater que le fanatisme n’était pas toujours du côté où on le pensait). Les deux thèses cohabitent en effet dans la cosmogonie kropte, sinon en toute harmonie du moins en toute insouciance. Dans les hymnes de l’Amvâya, par exemple, les héros incarnent de manière explicite la théorie évolutionniste : Aloboam souffle sur la matière inerte, transforme les hommes de pierre en hommes de chair, les soutient dans leur combat titanesque contre les Qvals, apparaît à Eulan Kropt pour lui remettre les rouleaux de la Loi, lui conseille de traverser l’océan bouillant avant que les catastrophes ne s’abattent sur le continent Nord.



4 из 492