
— Je n’ai pas remarqué. Voyez-vous, il me semble qu’une volonté supérieure à la mienne capte ma pensée et la neutralise. J’ai l’impression qu’un regard intense est braqué sur moi et me paralyse.
Une nouvelle gerbe m’arrivant, je réitérai le coup de la portière. On déboulait dans Pantruche et un agent de carrefour, ayant reconnu le Président, saluait éperdument, la main à son kibour, vibrante comme un tomahawk qui vient de se ficher dans le poteau de tortures. Il dérouilla l’intégralité de mon trop-plein sur son bénouze et en parut à ce point médusé que si tu veux bien y aller voir, il doit se trouver encore dans la même posture.
— A quand la prochaine réunion publique, monsieur le Président ? demandai-je en rengorgeant d’autres malvenances à goût d’acide nitrique.
— Cet après-midi. J’ai grand peur, San-Antonio ; c’est pourquoi je suis allé vous chercher.
Cette marque de confiance me toucha. Je pris sa main sur la banquette et la passai dans l’essoreuse de la mienne pour lui insuffler des confiances nouvelles.
Nonobstant la familiarité du geste, il l’accepta pour ce qu’il valait et nous parvînmes à l’Elysée.
C’était une grande maison, assez simple et qui n’avait d’un palais que le nom. La cour d’honneur n’aurait pas fait bander un promoteur immobilier, malgré la valeur de l’emplacement. Un beau soleil désœuvré l’inondait en cette fin de matinée. Quelques soldats de parade couvaient leurs ombres et des gardiens de la paix punis glandaient sans entrain entre les hauts murs.
Nous gravîmes le perron de cette allure à la fois souple et noble que le Souverain a mise à la mode depuis son accession au trône. Jadis, il était de bon ton d’escalader les marches quatre à quatre pour montrer qu’on fignolait une France dynamique et en aucun cas rhumatisante ; mais le style a changé : on ne rate pas un degré, on le gravit en y affirmant sa présence car chaque marche compte, qui conduit au sommet.
