La jeune abeille, comme hypnotisée par tant de richesses, écarte ses pattes pour s'installer confortablement et commence à pomper, mieux qu'un aspirateur. Ses joues se gonflent, son abdomen se contorsionne pour stocker au mieux cet incroyable trésor. Il lui faudrait butiner des centaines de fleurs pour rapporter à la ruche autant de liqueur. Elle était partie en simple travailleuse, elle allait revenir en héroïne nationale, évitant à tout un peuple des jours entiers de travail. On allait l'acclamer, la porter en triomphe. La reine elle- même allait devoir la féliciter, même si elle n'apprécie guère que l'on sorte ainsi des rangs.

« Les actes individuels sont contraires à l'équilibre du groupe », se plaît à dire cette grande reine obnubilée par l'esprit de famille dont elle a fait sa cause. Mais notre abeille, grisée par l'abondance et le sucre, n'en a que faire. Elle sera reine d'un jour et cette pensée l'encourage à pomper davantage. Comment peut-on qualifier cet endroit de temple maudit, quand tout n'y est que beauté et abondance ?

La petite abeille rêve toute seule, tellement fière de sa découverte. Un sentiment de bonheur absolu l'envahit, un sentiment qui l'empêche de voir cette ombre gigantesque qui la couvre peu à peu. Une ombre, en forme de cercle, trop parfaite pour être celle d'un nuage. Soudain l'ombre s'agrandit et avant même que l'abeille n'ait pu s'en rendre compte, un verre s'abat sur elle dans un claquement sourd et diabolique. L'insecte décolle en catastrophe, mais se heurte aussitôt contre la paroi en verre. Impossible de sortir. L'air libre est pourtant là, elle peut le voir à travers cette matière qui la retient prisonnière. Elle cherche ailleurs, mais se cogne partout. Il n'y a pas de sortie dans ce piège qui lui permet à peine de décoller. Il faut dire que son abdomen rempli de confiture lui laisse peu de liberté de manœuvre. Bientôt, l'air commence à lui manquer et son paradis se transforme peu à peu en enfer.



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