Je musarde, le naze au vent, dans la vieille ville. Gentille petite capitale… La plus provinciale de toutes celles qu’il m’a été donné de voir… Je suis une rue bizarre tout en arcades, au milieu de laquelle se dressent des fontaines colorées… On se croirait dans un tableau de Rembrandt, bien que ce peintre ne soit pas suisse pour un rond !

Je descends la rue jusqu’à la rivière qui enserre la ville, je franchis un pont et j’arrive à un rond-point sur lequel se trouvent les fameuses fosses aux ours de Berne. Les gens font cercle autour de la première. Je me penche et j’avise deux plantigrades (comme dirait Buffon) qui font les idiots pour avoir des morceaux de carotte qu’une dame vend par petits cornets près d’ici. J’ai toujours ressenti une grande tristesse à la vue d’animaux sauvages embastillés. Je suis pour la liberté générale, moi, que voulez-vous ! Enfin, ces braves bestioles sont mieux dans leurs fosses que sur le plancher d’une chambre à coucher à l’état de descente de lit.

J’y vais de mes dix ronds de carotte, manière de ne pas passer pour un peigne-cul, et c’est à ce moment seulement que j’aperçois la plus belle fille de Berne et de sa banlieue.

Elle est accoudée de l’autre côté de la barrière et, au lieu de bigler les ours, elle me coule des mirettes veloutées.

J’en ai illico un court-circuit dans la moelle épinière.

La pépée est blonde, avec un beau visage bronzé et des dents éclatantes. Elle pourrait poser simultanément pour Cadoricin, l’Ambre Solaire et le super-dentifrice Colgate ! Ses yeux, si vous tenez vraiment à ce que je vous fasse un brin de poésie, sont pareils à deux myosotis (y a pas, je suis en forme aujourd’hui !). Je lui balance mon sourire ensorceleur et j’ôte mes lunettes pour lui donner un juste aperçu de ma vitrine.

Comme ces fosses sont rigoureusement rondes, je tourne lentement autour du garde-fou jusqu’à ce que je sois près de la poulette blonde. Une vraie divinité ! Elle vaut ce mouvement de rotation, vous pouvez me croire. C’est de la bergère de trente piges qui a le baigneur incandescent ! C’est marié à un tordu qui fait des affaires. Ça a deux lardons que surveille une nurse allemande et ça ne demande qu’à se laisser expliquer le mystère animal par un monsieur par trop mal baraqué.



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