
Maintenant, j’ai accompli ma mission, d’ac, mais je suis un homme traqué. Vingt personnes m’ont vu et ont eu le temps de relever le numéro de ma pompe. D’ici pas longtemps, les flics suisses qui n’ont pas grand-chose à branler vont mettre la gomme sur les talons de votre petit camarade. Je roule tant que ça peut. Je double des bagnoles, franchis un passage à niveau et débouche sur une route plus importante.
J’hésite un court instant… J’ai le choix : ou bien je rentre dans Berne, ou bien je prends la direction de la France…
La seconde me séduirait davantage, vous vous en doutez, seulement elle est imprudente car si je me lance sur les petites routes je ne tarderai pas à me heurter à un barrage. Ce serait mauvais pour ma santé. Félicie m’a élevé à la farine Nestlé et il serait stupide de réduire à néant ces années de gavage par une fausse manœuvre.
J’opte donc pour le retour à Berne… Je passe devant un quartier de cités ouvrières et je radine dans la ville. J’avise un portail démantelé clôturant mal une propriété à l’abandon. Je descends, je l’ouvre et je rentre la calèche, que je vais dissimuler derrière un pan de mur à demi écroulé. Je quitte mon bada et mon imper, je pose mes lunettes et je biche la serviette. Je moule la propriété abandonnée, docte comme un architecte venant de tirer des plans sur la Versailles
Une fois de plus, je vais prendre le tramway. Me voici en ville, parfaitement libre. Si je ne suis pas la moitié d’un lavement d’occasion, je vais me déchoser de prendre le train pour Pantruche. Parce que m’est avis — et c’est itou celui de mon lutin de poche — qu’il va y avoir de la galopade chez les condés bernois. Ces messieurs vont mettre le grand développement pour essayer de m’alpaguer.
Je me pointe à la gare, fier comme un petit banc. A ces heures, l’agitation est intense. Je m’approche d’un guichet et je prends une first classe pour Paris. Avec ce bifton en fouille il me semble que j’y suis déjà… Nanti du morceau de carton je me renseigne au tableau des départs et je vois que mon bolide part dans deux heures. Ça ne m’enchante pas, car c’est beaucoup de temps perdu à un moment où il ferait bon se trouver ailleurs.
