
Ce temps mort est d’autant plus regrettable qu’une gare est l’endroit idéal pour la flicaille. Sitôt qu’il y a un zig en cavale quelque part, c’est toujours autour d’un quai de gare qu’on va l’attendre… Enfin, espérons que mon ange gardien s’est acheté une peau de chamois neuve pour astiquer ma bonne étoile !
J’achète des journaux — cela constitue un paravent merveilleux — et je vais m’asseoir au buffet. Je commande un verre de picrate de Neuchâtel et un sandwich au fromage. J’ouvre un canard dont le texte m’indiffère et je m’oblige à lire le feuilleton tout en tortorant.
Il bonnit la bath et navrante histoire d’une petite fille trouvée sous un porche d’église et recueillie par un lieutenant de cavalerie. Le lieutenant a confié la petite fille à sa grand-mère pour qu’elle l’élève. Sur le présent numéro, la môme a grandi. Elle vient de passer son bac et le lieutenant revient des colonies où il a découvert un important gisement de chewing-gum. Elle est tellement devenue jolie que l’ex-lieutenant, encore jeune pour son âge, bien que revenant de loin, n’en revient pas. C’est un homme de trente-cinq ans qui a de la fortune, une moustache blonde, la médaille militaire et de la suite dans les idées. Il est troublé par la poitrine agressive de la petite jeune fille et tout laisse à prévoir qu’il l’épousera, à moins que l’auteur n’ait eu une crise de foie en terminant le roman et n’ait fait découvrir par un document secret caché dans le tiroir de la cravate de l’officier que la môme n’est autre que sa sœur illégitime…
Les mots « à suivre » laissent pleins pouvoirs à mon imagination. Je file un coup de saveur autour de moi. Ça paraît tranquille. Le loufiat qui m’a servi et m’a l’air d’appartenir à la jaquette flottante s’extasie devant une photo de magazine représentant le plus bel athlète in the world.
