
Je fonce, la tronche rentrée dans les épaules et je vais m’enfermer dans un de ces lieux solitaires qui perpétuent la gloire de l’empereur Vespasien.
C’est du temps de gagné… Mais du temps seulement, car je ne puis passer le restant de mes jours entre ces murs de mosaïque. Je m’assieds sur l’abattant de la cuvette et, pour tromper mon impatience, j’ouvre la serviette de cuir dénichée sur les genoux de ma victime.
Elle contient des tas de trucs. Primo des papiers écrits en anglais, c’est-à-dire que je ne puis ligoter, n’étant pas polygone. Deuxio une carte d’Afrique du Nord constellée de croix au crayon bleu et de lettres au crayon rouge. Troisio un chèque d’un million de francs suisses, tirés sur la banque fédérale de Berne par un certain Maguib.
Ce chèque se trouve dans une enveloppe de bristol sur laquelle rien n’est libellé.
Il est rédigé « au porteur », ce qui bouleverse, vous vous en doutez, toutes mes conceptions bancaires. Parce qu’enfin, un million de francs suisses représentent près de cent millions de francs français (1967), et on a beau chialer sur la dévaluation de notre mornifle, il faut reconnaître qu’avec cette somme on peut déjà s’offrir un chouette pot-au-feu avec des cornichons pour mettre autour !
Cent briques au porteur ! Cent briques que le premier gland venu, moi, par exemple, peut aller encaisser ! J’en ai un vertige. Non que je sois cupide, c’est pas le genre de la maison. Je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas avoir beaucoup d’argent, mais qu’il importe d’en avoir assez ! Et j’en ai toujours eu à ma suffisance pour me loquer convenablement, faire becqueter Félicie et payer un café-crème-croissant aux petites femmes qui avaient des bontés pour moi.
Seulement, nous vivons dans une époque pourrie, régie par le grisbi — c’est un secret pour personne — et un chèque de cette importance impressionne presque autant que les Chutes du Niagara.
