
A ma voix, il pige que je suis à deux doigts de lui faire becqueter son sous-main et, comme il tient à moi, il change de disque.
— San-Antonio, je suis bien embêté…
J’attends la suite. Il masse ses belles mains qui font la fortune des manucures.
— Alors, vous allez partir immédiatement pour la Suisse…
Du coup, c’est moi qui suis embêté ! Songez qu’à six plombes, ce soir, j’ai rembour avec une blonde qui n’aurait qu’une demande sur papier timbré à rédiger pour être admise parmi les Blue Bell Girls !
Mais cette objection n’étant pas valable, je ne la formule pas. Le Vieux masse maintenant son crâne ivoirin.
— Vous connaissez Mathias ?
Tu parles, Charles ! C’est un de mes meilleurs collègues. Un jeune, sorti de la Sorbonne, s’il vous plaît, qui va faire une sacrée carrière si on s’en réfère aux succès qu’il a déjà enregistrés.
— Je ne connais que lui, patron !
— Il vient de réussir un exploit assez sensationnel…
— Ah oui ? Ça ne m’étonne pas !
— Vous avez entendu parler du réseau Mohari ?
Je réfléchis…
— N’est-ce pas cette organisation qui approvisionne en armes les pays arabes ?
— Si, Mathias est parvenu à en faire partie.
J’émets un sifflement. Du coup, j’oublie ma cuite et la pépée platinée qui m’attendra ce soir au Marignan.
— Beau travail, en effet. Comment s’y est-il pris ?
Le Vieux, qui est modeste comme quinze vedettes d’Hollywood, baisse ses paupières de batracien.
— Il a suivi mes directives, voilà tout !
— Je n’en doute pas, chef !
Il cramponne un coupe-papier en ivoire de la couleur de son crâne et se met à jouer la Marche des Accordéonistes Lyonnais sur son bureau.
— Il était indispensable que j’aie quelqu’un dans la place… Et je savais que le siège, si je puis dire, du réseau Mohari, se trouvait à Berne. Je l’ai donc envoyé là-bas… Il a pu trouver la filière. Mathias possédait des renseignements stratégiques concernant les opérations en Afrique du Nord… Il les leur a communiqués ; il fallait bien appâter le piège ?
