
Abandonnant charades et copains, je me dirige vers le bureau du Vieux, en fonctionnaire conciencieux qui tient à justifier l'enveloppe que l'État lui remet à chaque fin de mois : Voilà plusieurs jours que ça mollassonne à la Grande Taule, et l'inaction me pèse. C'est toujours pareil, mes amis. Lorsque ça chicote trop, je prends la ferme résolution de démissionner pour monter une manufacture de layette, mais dès que le calme est revenu, il me semble que la vie bat de l'aile et que j'ai une activité aussi débordante que celle d'un photographe du Monde
La porte matelassée du dabe est ouverte et je constate que son bureau est vide. Je m'y risque néanmoins afin d'y attendre le Big Boss. Un délicat parfum flotte dans la pièce. J'avise une magnifique corbeille de roses. Les fleurs ont l'air autant à leur place dans ce bureau qu'une photo des Beatles sur la table de travail du professeur Sauvy. Et pourtant, des roses, ça va partout, non ! Ici, elles ont l'air de souiller quelque chose, elles portent atteinte à la gravité inévitable du lieu.
J'attends, debout prés du fauteuil ou le Big Boss va me convier à m'asseoir. Avec cette indiscrétion qui fait mon charme, je file un coup de périscope sur le sous-main du Tondu, comme pour chercher les prémices de ce qui m'attend. précisément, une photographie de format 18 x 24 est posée bien en évidence sur le buvard vert, vierge de toute tache d'encre.
Je me contorsionne le bol pour essayer de mater le portrait ! Je ne sais pas pourquoi, il me semble que je vais reconnaître le personnage qu'il représente. Comme je suis seul, je risque deux enjambées qui m'amènent de l'autre côté du burlingue sinistre. C'est drôlement téméraire, moi je vous le dis.
