Y a que le Vieux et sa femme de ménage qui se soient jamais hasardés jusqu'au fauteuil directorial. Je commets un crime de lèse-majesté, mes chéries. Du moins, me permet-il de reconnaître en effet le zig de la photo, il s'agit ni plus ni moins de Martial Vosgien, le leader politique. Un de ceux qui, depuis les événements d'Algérie, ont déclaré au régime une guerre sans merci. Il a été mis hors la loi, et il vit désormais en proscrit ; mais depuis l'étranger, il continue de manœuvrer ses troupes. A cause de sa haine avouée pour les hommes en place, il fomente des complots, et organise des attentats, bref, ses guerriers de l'ombre donnent bien du tintouin aux services de sécurité. Sur le cliché, il ne se ressemble plus beaucoup, Vosgien, et il faut un sagace de flic émérite pour le reconnaître. Il n'est plus brun, mais blond pâle, il s'est laissé pousser la moustache et porte des lunettes à monture d'écaille. Y a pas de problème, mes aminches : quand un homme veut modifier ces apparences, il change sa couleur de crins, se laisse pousser les baffies (ou se les fait raser) et met des lunettes s'il n'en portait pas. Marrant, mais ça rajeunit le bonhomme, ces bricolages. Martial Vosgien, là-dessus ; on lui donne quarante berges à peine, alors qu'il doit en trimbaler une dizaine de plus. Son regard est moins aigu car les verres le voilent d'un reflet adoucissant et ses traits sont moins anguleux : il a dû s'empâter en exil. Les gens qui s'ennuient bouffent plus que les autres. Il a perdu son côté Bonaparte et ressemble plus à un homme d'affaires qu'à un condottiere.

— Vous l'avez reconnu ? demande la voix du Vieux.

Je tressaille comme s'il m'avait découvert avec l'œil au trou de la serrure pendant qu'il est aux toilettes.

— Pardonnez-moi, monsieur le directeur, pour mon indiscrétion, mais cette photographie que je voyais à l'envers m'attirait.

Il ne paraît pas choqué de mon audace. Il fait même un truc qu'il n'a jamais fait, le Surglacé de la rotonde, il s'assoit dans le fauteuil du visiteur :



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