— L'avez-vous reconnu ? insiste-t-il.

— Voyons, patron, sourie-je, Martial Vosgien pourrait se peindre en noir, se faire modifier le nez et retailler les lèvres que je le reconnaîtrais encore !

— A la bonne heure ! Asseyez-vous, San-Antonio.

Me voilà paniqué. Comprenez-moi ! il n'y a que deux sièges dans le bureau. Or, comme il s'est assis dans celui que je devrais occuper, force m'est donc de prendre place dans le sien. Pourtant, j'hésite. Dans le fond, ma témérité a des limites, vous le voyez, mes petites loutes. Le fracassant commissaire, celui qui renverse les obstacles, les jolies filles et les arguments n'ose pas poser son dargif sur le coussin de son patron ! Risible, non ?

Il voit mon effarement et c'en amuse.

— Et alors, cher ami, c'est mon fauteuil qui vous effraie ? Dites-vous bien que vous l'occuperez probablement un jour !

— Ça m'étonnerait ! m'exclamé-je en m'asseyant.

— Pourquoi ?

Je ne lui dis pas, à mon dirlo, que je m’en voudrais de finir ma carrière dans un bureau. Je fais partie à tout jamais du personnel navigant, moi. Quand j'aurai pris du carat (en admettant qu'un petit malin ne m'éteigne pas en m'allumant avant), je demanderai ma retraite peut-être, mais jamais je ne viendrai prendre des durillons au derche dans ce monumental trône de cuir.

— Parce que jamais je n'aurai vos capacités, d'une part, léché-je et parce que, surtout, malgré notre différence d'âge, il est fort probable que vous prononcerez mon éloge funèbre, avec les travaux dont vous me chargez !

— Et votre bonne étoile, qu'en faites-vous répond le Boss en se fendant d'un sourire mince comme une tranche de salami.

— Rien, dis-je, je la laisse briller ! Mais supposez qu'elle se ternisse un jour ou l'autre…

Le sourire du Vieux s'évanouit. Ce n'est pas la pénible perspective de mon destin escamoté qui lui redonne son sérieux ; mais seulement le sentiment qu’il perd son temps. Il se racle la gorge et déclare en me montrant la photo :



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