
On aborde les premières maisons. Des chiens qui font semblant d’être méchants tirent sur leurs chaînes en nous aboyant les nouvelles de Saint-Locdu.
Sa Bérurerie stoppe devant une fontaine gelée. La glace est verte à cause de la mousse tapissant le fond du bassin.
— C’est là que je m’arrêtais, en revenant d’en-champ pour faire picoler le bétail ! dit-il. Y a des moments, San-A., où que je me demande si j’aurais pas dû rester ici, au dargif des vaches, au lieu de devenir vache moi-même. Maintenant, je reconnais presque plus personne : les vieux sont trop vieux et les jeunes trop jeunes. Pendant des années, quand je radinais, aux vacances, j’avais toujours l’impression d’être un enfant de Saint-Locdu. Et puis, un jour, j’ai rencontré des jeunes gens inconnus… A la ressemblance, j’essayais de leur foutre un nom ; seulement, en cambrousse, tu sais ce que c’est ? Tout le monde bouillave avec tout le monde, et tout le monde ressemble à tout le monde. Aussi je m’ai gouré dans mes estimations. Alors, j’ai pigé que c’était râpé, que j’avais viré de bord, changé de planète pour ainsi dire !
On pénètre dans le cœur du village. Comme beaucoup de patelins, Saint-Locdu-le-Vieux, c’est avant tout une rue. Celle-ci grimpe jusqu’à la place de l’église, un bel édifice pur roman, entre parenthèses. Après l’église, la rue redevient chemin et mène au château dominant la contrée.
— On va s’arrêter chez Valentin pour écluser un saladier de vin chaud ! ordonne Béru.
Valentin, c’est le principal bistrot du bled. Le super-market en quelque sorte. Il fait boulangerie-épicerie-mercerie-faïence-charbon… La salle de café est basse. Un papier peint cloqué la tapisse, qui représente des scènes de chasse. Le motif se répète à vous flanquer la nausée : un épagneul à l’air glandouillard tient gauchement dans ses crocs un superbe faisan. Y a des réclames pour la Suze, dans les jaunes éteints, sur lesquelles on voit un monsieur au bras noueux arracher de la gentiane dans un paysage de montagne. Ça renifle la vinasse à bord. Et puis le vieux plancher humide, et aussi le papier moisi et le clébard crotté. Ça serait pas l’épagneul, des fois, qui chlinguerait de la sorte ? Ou bien son faisan qui aurait les vers ?
