
Voilà mon tour arrivé. Je me présente devant Sa Majesté qui m’attend, main ouverte, en claquant du râtelier.
— Tu parles d’un temps, mon pote, hoquette-t-il, j’ai le fignedé soudé à l’autogène !
Ce disant, il me tend sa paluche pour que je la lui condoléance. Lors, je dépose en son immense paume l’œuf dont je me suis muni à cet effet. Au contact de ce corps étranger, Béru cesse de parler et me fixe d’un œil interrogateur.
— Je suis de tout cœur avec toi, Alexandre-Benoît, lui affirmé-je. Je sais combien cette perte t’affecte, aussi te dis-je : « Courage ! Nous sommes peu de chose ; les bons s’en vont et nous restons ! »
Cela dit, je laisse la place à mon suivant qui se trouve être le maire du bled. C’est un gros zig sanguin qui ressemble vaguement au Mastar (le père de Bérurier fut valet de ferme chez le père du maire, jadis). Il serre la dextre béruréenne avec une puissance mammouthienne. C’est l’affrontement de deux colosses. L’œuf éclate dans leurs deux mains unies par les condoléances, au moment précis où le maire déclarait :
— Ton onc’ Prosper, c’était un brave homme. C’est bien pour dire que c’est toujours les meilleurs qui s’en vont !
Le premier magistrat de la commune lâche la main de l’endeuillé et considère la sienne d’un œil atone en se demandant comment sa compassion a pu se muer brusquement en une matière glaireuse.
Je m’écarte discrètement, tandis que le Gravos torche ses doigts après les gants de laine d’une dame et je reporte mon attention sur la personne en noir qui co-famille avec Bérurier. Je m’incline devant elle.
— Mes sincères condoléances, madame !
— Merci, qu’elle me répond, avec une voix pareille à un pédalier mal graissé.
C’est une grognasse d’une cinquante-cinquaine d’années, aigre comme un flacon de présure, avec un nez trop long, des épaules trop étroites, de la moustache et des paupières vipérines. Exactement le genre de personne qui fait sa L.A.
