
— Tais-toi, père, dit Loa sur un ton tranchant. Ne remets pas cela sur le tapis.
Elle demeura quelques instants l’oreille tendue. Elle n’aurait pas pu dire pourquoi exactement, mais…
Arbin sentit le petit frisson qui lui glaçait invariablement l’échine chaque fois qu’il était fait allusion à la Société des Anciens. Il était malsain de parler comme parlait Grew, de se moquer de l’antique culture de la Terre, de… de… Voyons ! C’était de l’assimilationnisme pur et simple ! Arbin avala précipitamment sa salive. Assimilationnisme était un mot grossier. Même s’il ne franchissait pas les lèvres.
Du temps de la jeunesse de Grew, évidemment, ces histoires idiotes d’abandonner les vieilles coutumes faisaient couler beaucoup de salive, mais maintenant, c’était une autre époque. Il aurait dû le savoir – et il le savait, probable – mais ce n’est pas facile d’être raisonnable quand on est prisonnier d’un fauteuil roulant et qu’on compte les jours qui vous restent avant le prochain recensement, sans avoir rien d’autre à faire.
Grew prenait peut-être cela plus à là légère, mais il n’ajouta rien. Peu à peu, il se calma et il commença à éprouver une difficulté grandissante à distinguer clairement les lettres imprimées. Avant d’avoir eu le temps de lire la page sportive avec une attention critique, son menton dodelinant s’affaissa. Un léger ronflement s’échappa de ses lèvres et le journal glissa de ses mains avec un dernier bruissement de papier froissé, mais involontaire, cette fois.
Loa dit alors à mi-voix sur un ton chagrin :
— Nous sommes peut-être cruels avec lui, Arbin. C’est une pénible existence pour un homme comme père. A côté de la vie qu’il menait avant, cela équivaut à être mort.
— Rien n’équivaut à la mort, Loa. Il a ses journaux et ses livres. Qu’il continue ! Quand il s’énerve un peu comme ça, ça le ragaillardit, Maintenant, il sera heureux et tranquille pendant quelques jours.
