J’ai voulu arracher ces masques grimaçants qui dissimulent la cruauté quotidienne de la maladie, l’évidente banalité de la mort.

Peut-être Paul Déméter s’était-il réfugié dans l’idée que la disparition de sa fille était la décision maléfique de Satan, non la conséquence d’une pathologie ?

Ç’avait été sa manière à lui d’accepter l’inéluctable et de magnifier le souvenir de Marie la décharnée, victime de dieux obscurs.

Et tous deux, père et fille, faisaient ainsi figure d’agneaux égorgés, sacrifiés comme le Christ.

Je me suis souvenu d’un des versets de l’Apocalypse de Jean qui m’avait révolté lorsque je l’avais découvert en première lecture :

« Voici, je la jette au lit, la femme qui ne veut pas se convertir de sa prostitution, et ses complices d’adultère, je les jette à une grande affliction… Et ses enfants, je les tuerai à mort. »

Tout à coup, retrouvant fichée dans ma mémoire l’expression de cette violence meurtrière, mes résolutions, ma raison sont devenues cendres.

Je me suis senti vulnérable, coupable de profanation, de sacrilège, prêt à supplier ce Dieu « qui scrute les reins et les cœurs » de ne pas user contre moi de sa « trique de fer ».

C’étaient là les mots de Dieu selon l’Apocalypse de Jean, et j’ai eu hâte de rejoindre Skala, de me réfugier dans la chambre que j’avais louée à l’hôtel Xénia, dont les fenêtres donnaient sur les quais du port.

Je me suis mis à courir. Ce n’était pas pour m’adonner au plaisir de la course, comme je faisais souvent, mais pour m’éloigner au plus tôt de cette maison de l’Apocalypse et tenter d’oublier ce que Paul Déméter avait écrit en affirmant que l’Apocalypse dévoilait la vérité de sa vie.

Comme une évidence inattendue, fulgurante, j’ai pensé que les prophéties de Jean me concernaient, qu’elles révélaient la vérité de chaque existence humaine, donc de la mienne aussi. Que le sens de ma vie, je pouvais le découvrir également dans le miroir de l’Apocalypse.



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