Comme chaque homme, j’étais « malheureux, pitoyable, pauvre et nu », promis comme les autres à la mort.

J’ai couru aussi rapidement que je pouvais, dévalant les sentiers, sautant de planche en planche, heurtant des racines d’olivier qui affleuraient, perçant la terre caillouteuse. Puis j’ai senti mes jambes vaciller, le souffle m’a manqué et j’ai eu l’impression qu’on enfonçait dans ma gorge et collait sur mes lèvres des poignées d’étoupe. Mon cœur s’est affolé, ses battements envahissant ma bouche, et j’ai suffoqué.

Il a fallu que je m’accroupisse, la tête ballant sur ma poitrine, la nuque ployée sous le joug.

J’ai songé à mon père qui avait agonisé plusieurs mois, les poumons bloqués, survivant à l’aide d’une assistance respiratoire, ce masque et ces tubes qui déformaient son visage, ne laissant voir que ses yeux fixes qui suppliaient, demandaient grâce, lui aussi pauvre décharné que la mort avait déjà rongé.

Et j’ai murmuré, la peur me tordant le ventre :

« Ne crains pas ce que tu vas subir. »

C’était là un verset de l’Apocalypse de Jean qui s’adressait à chaque être, à Déméter comme à mon père, à moi comme à Marie !

J’ai répété cette pieuse médication, mensonge et espérance.

Et je me suis agenouillé, le front appuyé au tronc d’un olivier.

Peu à peu, j’ai recouvré ma respiration. Je me suis redressé et j’ai marché lentement, refoulant les battements de mon cœur au fond de ma poitrine, atteignant enfin le port de Skala, rassuré d’apercevoir l’enseigne bleue de l’hôtel Xénia.

J’ai poussé la porte de ma chambre, imaginant que j’allais m’ensevelir dans le sommeil. Et j’ai murmuré cet autre verset de l’Apocalypse qui transcrit la parole de Dieu :

« Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. »

Et cependant je n’ai pas fermé l’œil de toute cette nuit-là.



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