
Une couche de poussière recouvrait les objets, et personne ne paraissait avoir bouleversé l’ordre que Paul Déméter avait choisi. J’ai repoussé l’ordinateur et ouvert un grand cahier à la rouge couverture entoilée. Plusieurs versets du chapitre II de l’Apocalypse de Jean étaient recopiés et encadrés sur la première page.
Au moment où je m’apprêtais à les lire, j’ai eu le sentiment d’une présence. J’ai fait vivement pivoter le fauteuil et ai découvert derrière moi, accroché au mur, le portrait d’une adolescente. Le peintre avait utilisé des teintes sombres, peut-être pour mieux souligner la fixité du regard : deux points presque blancs, avec une nuance dorée, flamboyaient dans un visage anguleux. Les avant-bras, repliés et croisés, étaient dénudés, maigres. Les mains s’agrippaient aux épaules. On devinait, sous la robe noire, un corps décharné.
C’était le portrait d’une morte dont seuls les yeux vivaient encore.
Qui était-ce ? Fille, sœur, ou bien mère ou épouse dans leur jeune âge ?
À moins qu’elle ne fût qu’une inconnue entrée par hasard dans la vie de Déméter, leurs regards s’étant croisés. Elle, immobile dans la vitrine de la galerie qui se trouve rue des Écoles, en face du Collège de France ; lui, venant d’achever son cours et se dirigeant d’un pas lent vers la rue des Bernardins où il demeurait, et tout à coup arrêté net par ces deux points brillant comme des étoiles dans un ciel couleur de cendre.
J’ai longuement sondé ce visage, puis je me suis levé et, sans hésiter, j’ai retourné le cadre comme si j’avais su qu’une indication figurait sur l’un des montants ou sur la toile. Et j’ai lu, écrit à l’encre noire, sur la partie horizontale du cadre : « Marie, l’année de sa mort », suivi d’un point d’interrogation. Et sur l’un des montants verticaux, ces mots ajoutés plus tard, l’encre et la graphie étant différentes : « Le peintre n’est pas le tueur. Le criminel, c’est moi qui n’ai pas su, par égoïsme, empêcher la lente agonie de celle à qui Dieu m’avait permis de donner la vie. »
